Savoie-biblio  > Publications> Ouvertures n°6 - Décembre 2002

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Regard
Pour trinquer avec Patrick Cloux à cette grande vie qui est en nous !

 

 

REGARD


Pour trinquer avec Patrick Cloux à cette grande vie qui est en nous !
Gérard Vincent

Le hasard des rencontres et l'amitié entre deux écrivains nous donnent parfois des occasions uniques d'aborder une œuvre grâce à un portrait sensible : un vrai bénéfice pour le lecteur qui passait par là ! Un domaine sous le vent est dédicacé à Gérard Vincent, écrivain et représentant d'édition dans les librairies en Rhône-Alpes et Auvergne. Il nous offre un regard singulier, une causerie au fond d'un café…


Il est âpre et beau ce Domaine sous le vent, chronique des instants éblouis d'une enfance. Dans une prose parfois complexe et rude qui n'appartient qu'à lui et que reconnaîtrait entre cent celui qui a la chance de connaître l'auteur et de partager une parole avec lui, ce livre laisse venir à nous lentement ces " longues félicités où l'enfance s'échoue ". Mais il ne s'agit pas d'un tableau idyllique, car ce sont les années du reflux inexorable de ce temps paysan où la campagne avait ordonné les vies et les rythmes, un temps où la terre pour beaucoup ne suffisait plus à l'existence ordinaire. L'Auvergne a toujours été rude, c'est une Montagne.

L'origine de ce livre en est aussi le cœur. La sensation bouleversante d'une évidence absolue : " La lumière fut d'emblée évidente ". Pour nous faire entrer dans son domaine, l'auteur nous confie un souvenir déterminant. Une grande expérience de vie profonde qui ne fera pas de lui un dévôt ni un effarouché de l'existence mais bien un homme de parole, d'écriture et d'amitié. Dans tous ses livres, il est un poète de l'affirmation absolue de ce qui est donné gratuitement au cœur de la vie, au cœur de sa vie. Il est un jeune cousin gallo-celtique, en plus modeste, du grand Cowper-Powys. Il sait ce que sentir veut dire, il aime le vrai sans fioritures et cela le sauve de tout intellectualisme.

" Je connais mieux maintenant ces propriétés du ciel déposées en un endroit choisi. " […] " L'herbe était tellement humanisée qu'on aurait pu la bénir. " Quand on lit ceci, c'est tout le fonds d'un homme encore relié à une primordialité qui affleure dans l'écriture célébrante. Cette volonté obstinée de retrouver la grâce sous l'érodante disgrâce des jours, ce bonheur d'être toujours réaffirmé avant la déchéance ou la tristesse des savoirs et des techniques.

Dans ce livre, le Cezallier - plateau du massif du Cantal - est un paysage, une montagne, une femme, une moisson de sensations et d'affects, une enfance écrite en filigrane, une mise en demeure poétique, une herbe de grâce pour toute la vie. J'y ai aimé ces pages magnifiques, tendres et pudiques sur la femme du fermier. L'émoi adolescent au seuil de l'inconnu, allant avec la sûreté d'un instinct de ciel vers le plus juste, le plus caché : " Parler d'elle, ce serait parler sans retenue des heures entières de la montagne… ".

Oui, la célébration sans pathos est ici un chemin encore pratiqué et cela rend heureux le lecteur qui n'aime pas trinquer trop longtemps avec les blasés de la terre, les fatigués, les attristés, les éteints. Ceux-là en viendraient presque à gâcher la saveur éclatante de nos verres. Leur terre "gaste" est sans lumière et depuis longtemps elle ne porte plus de vignes. Mais on peut boire encore avec Patrick Cloux à cette grande vie qui est en nous, qui subsiste malgré tout et à laquelle nous tenons comme à la prunelle de nos yeux. Car c'est bien notre propre regard aimant qui illumine le chemin et donne sa joie secrète aux marcheurs obstinés que nous sommes. Vivante et belle, et jeune encore, la terre nous porte et nous parle. Nous ne voulons pas nous murer, nous ne voulons pas l'oublier.


Le roman de Patrick Cloux était en lice pour le Prix Rosine Perrier à Hermillon, en octobre 2002. Prix brillamment remporté par Daniel Crozes pour Le bal des gueules noires, qui couronne ainsi un auteur de romans historiques et de terroir reconnu.

 


 

 

Dernière mise à jour le 16 décembre 2002