 |
REGARD
Pour trinquer avec Patrick Cloux
à cette grande vie qui est en nous !
Gérard Vincent
Le
hasard des rencontres et l'amitié entre deux écrivains
nous donnent parfois des occasions uniques d'aborder une uvre
grâce à un portrait sensible : un vrai bénéfice
pour le lecteur qui passait par là ! Un domaine sous le vent
est dédicacé à Gérard Vincent, écrivain
et représentant d'édition dans les librairies en Rhône-Alpes
et Auvergne. Il nous offre un regard singulier, une causerie au fond
d'un café
Il est âpre et beau
ce Domaine sous le vent, chronique des instants éblouis
d'une enfance. Dans une prose parfois complexe et rude qui n'appartient
qu'à lui et que reconnaîtrait entre cent celui qui a la
chance de connaître l'auteur et de partager une parole avec lui,
ce livre laisse venir à nous lentement ces " longues
félicités où l'enfance s'échoue ".
Mais il ne s'agit pas d'un tableau idyllique, car ce sont les années
du reflux inexorable de ce temps paysan où la campagne avait
ordonné les vies et les rythmes, un temps où la terre
pour beaucoup ne suffisait plus à l'existence ordinaire. L'Auvergne
a toujours été rude, c'est une Montagne.
L'origine de ce livre en est aussi le cur. La sensation bouleversante
d'une évidence absolue : " La lumière fut d'emblée
évidente ". Pour nous faire entrer dans son domaine,
l'auteur nous confie un souvenir déterminant. Une grande expérience
de vie profonde qui ne fera pas de lui un dévôt ni un effarouché
de l'existence mais bien un homme de parole, d'écriture et d'amitié.
Dans tous ses livres, il est un poète de l'affirmation absolue
de ce qui est donné gratuitement au cur de la vie, au cur
de sa vie. Il est un jeune cousin gallo-celtique, en plus modeste, du
grand Cowper-Powys. Il sait ce que sentir veut dire, il aime le vrai
sans fioritures et cela le sauve de tout intellectualisme.
" Je connais mieux maintenant ces propriétés du
ciel déposées en un endroit choisi. " [
] "
L'herbe était tellement humanisée qu'on aurait pu la bénir.
" Quand on lit ceci, c'est tout le fonds d'un homme encore relié
à une primordialité qui affleure dans l'écriture
célébrante. Cette volonté obstinée de retrouver
la grâce sous l'érodante disgrâce des jours, ce bonheur
d'être toujours réaffirmé avant la déchéance
ou la tristesse des savoirs et des techniques.
Dans ce livre, le Cezallier - plateau du massif du Cantal - est un paysage,
une montagne, une femme, une moisson de sensations et d'affects, une
enfance écrite en filigrane, une mise en demeure poétique,
une herbe de grâce pour toute la vie. J'y ai aimé ces pages
magnifiques, tendres et pudiques sur la femme du fermier. L'émoi
adolescent au seuil de l'inconnu, allant avec la sûreté
d'un instinct de ciel vers le plus juste, le plus caché : "
Parler d'elle, ce serait parler sans retenue des heures entières
de la montagne
".
Oui, la célébration sans pathos est ici un chemin encore
pratiqué et cela rend heureux le lecteur qui n'aime pas trinquer
trop longtemps avec les blasés de la terre, les fatigués,
les attristés, les éteints. Ceux-là en viendraient
presque à gâcher la saveur éclatante de nos verres.
Leur terre "gaste" est sans lumière et depuis longtemps
elle ne porte plus de vignes. Mais on peut boire encore avec Patrick
Cloux à cette grande vie qui est en nous, qui subsiste malgré
tout et à laquelle nous tenons comme à la prunelle de
nos yeux. Car c'est bien notre propre regard aimant qui illumine le
chemin et donne sa joie secrète aux marcheurs obstinés
que nous sommes. Vivante et belle, et jeune encore, la terre nous porte
et nous parle. Nous ne voulons pas nous murer, nous ne voulons pas l'oublier.
Le
roman de Patrick Cloux était en lice pour le Prix Rosine
Perrier à Hermillon, en octobre 2002. Prix brillamment remporté
par Daniel Crozes pour Le bal des gueules noires, qui couronne
ainsi un auteur de romans historiques et de terroir reconnu.
|
Dernière
mise à jour le 16 décembre 2002
|