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REGARDS
Comment transmettre un patrimoine
culturel ?
Bernard Lahire - sociologue
Depuis
des années, Bernard Lahire passe au crible nos pratiques de lecture
et d'écriture. Dans ses ouvrages, il met en évidence et
analyse des situations souvent rencontrées par les bibliothécaires.
Professeur de sociologie et chercheur, il vit à Lyon et a publié
une dizaine de livres.

Peut-on dire
que le savoir ou la culture passe des adultes aux enfants comme le message
écrit ou le patrimoine matériel passe de A à B
? Le sociologue de l'éducation et de la culture doit-il se satisfaire
de cette métaphore du transvasement ou de la passation
(on parle aussi de transmission des pouvoirs), ou bien inventer
un langage plus adéquat à la description des ces phénomènes
? Les notions de capital culturel et de transmission ou d'héritage
perdent en fin de compte de leur pertinence dès lors qu'on s'attache
à la description et à l'analyse des modalités de
la socialisation familiale ou scolaire. [.
]
La notion de transmission rend compte relativement mal du travail,
d'appropriation et de construction effectué par l'apprenti
ou l'héritier. Elle ne parvient pas non plus à
indiquer la nécessaire et inévitable transformation du
capital culturel dans le processus de passation d'une génération
à l'autre, d'un adulte à un autre adulte, etc., sous l'effet
des différences entre ceux qui sont censés transmettre
et ceux qui sont supposés recevoir. [
]
Combien de savoir et de savoir-faire avons-nous construit sans le savoir,
sans que l'on nous dise : "voilà, aujourd'hui nous allons
apprendre à faire ceci ou cela
"? [
]
Pour le sociologue ou le psychologue, qui étudient, décrivent,
analysent, il y a bien là des savoirs et des savoir-faire à
l'uvre. Il y a donc une multitude de situations dans lesquelles
l'enfant est amené à construire des dispositions, des
savoirs et des savoir-faire dans des cadres organisés
- non consciemment - par les adultes. [
]
Toutes les familles ne sont pas dépourvues de livres, par exemple,
mais ceux-ci peuvent parfois rester à l'état de lettre
morte parce que personne ne les fait vivre "familialement".
L'existence d'un capital culturel familial n'implique pas forcément
l'existence de membres de la famille possédant le capital culturel
adéquat pour se l'approprier. [
]
Il y a là un patrimoine culturel qui n'est guère mobilisé
par les membres de la famille et par rapport auquel les enfants sont
souvent totalement démunis. Il s'agit bien alors d'un patrimoine
culturel mort, non approprié et in-approprié.
Un capital culturel n'a pas d'effet immédiat et magique sur l'enfant
tant que les interactions effectives avec lui ne le mobilisent pas.
[
]
Inversement, à l'opposé de ces familles qui ne développent
pas de stratégies d'appropriation des objets culturels par leurs
enfants, on trouve d'autres familles où, même si les parents
ne lisent quasiment pas eux-mêmes (ne donnant pas ainsi l'image
d'une pratique naturelle de la lecture), ils jouent néanmoins
un rôle d'intermédiaire entre la culture écrite
et leurs enfants : ils leur font lire et écrire des histoires,
leur posent des questions sur ce qu'ils lisent, leur disent des histoires
depuis qu'ils sont petits, les amènent à la bibliothèque
municipale, jouent aux mots croisés avec eux
[
]
On voit très bien que ce qui se transmet d'une génération
à l'autre, c'est beaucoup plus qu'un capital culturel : un ensemble
fait de rapport à l'école et à l'écrit -
d'angoisses et de hontes, de réticences et de rejets -, de rapport
au temps, à l'ordre et aux contraintes
Ce texte est extrait de :
Tableaux de familles.- Gallimard : Le Seuil, 1995.
A lire aussi
:
Portraits sociologiques.- Nathan, 2002.
Dernière
mise à jour le 8 juillet 2002
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