Savoie-biblio
Savoie-biblio > Publications > Ouvertures n°0

Expériences ici
Des bibliothèques en milieu rural

Expériences ailleurs
Brise
Des bibliothèques de petites villes
Montérégie

A l'affiche
de mai à septembre

Aperçus
La Rochette
Saint-Léger
Frontenex
Chambéry
Saint-Jean-de Maurienne
Montmélian

Mes signets f@voris

Carnet
Arrivées-Départs
Les 1ers correspondants

Regard
Adrienne Monnier

Bibliothèque technique

 
 

Regard

Adrienne Monnier et la Maison des Amis des Livres
par Sylvie Gouttebaron


" Livre, firmament intérieur. Pays de mémoire, où les Mères nous bercent et nous sourient toujours. Petits livres à la mesure des mains humaines, souvent serrés sur le cœur. Livres sur lesquels penche le front, qui donnent au front son poids et sa clarté. Celui qui vous aime et qui vit en votre présence connaît la sérénité ; il a déjà commerce avec les immortels. "

Je viens de prendre place à l'une des tables de bois de la bibliothèque de La Sorbonne. C'est là que je vais écrire sur Adrienne Monnier. Là, parce que je sais que je ne pourrai pas parler d'elle autrement qu'avec cœur et âme, et que pour cela, j'ai choisi un lieu d'études, comme elle avait choisi la rue de l'Odéon, numéro 7, pour installer sa librairie, parce que l'idée de pensée lui était chère.

" Il y avait des boutiques abordables dans le noble quartier de l'Etude auquel j'aspirais. […] " Ou encore : " Etude, ce mot brille comme une étoile, comme la lampe du sage. Etude, mot qui promet si faiblement le bonheur et qui le donne si pleinement. Etude mot fermé comme une petite chambre, mais qui ouvre l'esprit à l'infini. " *

Il faut que je vous parle d'elle pour que vous compreniez bien quelle femme c'est et combien elle est admirable, et je voudrais seulement qu'après ces quelques lignes, vous vous précipitiez chez votre libraire, à la bibliothèque, pour la lire, et peut-être aussi que vous ayez envie de lui ressembler, tant sa clarté est grande, inspirante. Elle doit être au cœur de vous comme elle a donné les pulsions au cœur vivant de la littérature, toute sa vie.

Comment dire à quel point je me sens proche quand j'ouvre ses livres, gazettes, journal, poèmes, etc. En fraternité, c'est le mot : Ramon Gomez de la Serna, Larbaud, Romains, Reverdy, Fargue, Michaux, Joyce, Claudel, Valéry, l'unanimisme et Whitmann, tous ceux que l'on aime, qu'elle accueille, enchante, épaule, et la liste serait longue encore. Ils sont là, familiers, comme on rêve que serait la vie. Valéry va lire "Eupalinos ", là, tout de suite, chuuut…

Sa vie, difficile, de libraire où elle fait ses comptes, reçoit, sourit, parle, écrit et invente tout. De l'idée même de librairie à la revue " Le Navire d'argent ", qu'elle lance et dirige, ou " Mesures ".

Concevez, essayez seulement de concevoir aujourd'hui quelqu'un qui estime qu'un livre se découvre avant d'être acheté, et par conséquent le prête - c'est le cabinet de lecture, quelqu'un qui a une très haute idée de son métier - commerçante, parce qu'elle a une très haute idée de l'homme. C'est simple, non ?

" On peut exercer n'importe quel commerce, n'importe quelle profession, avec une satisfaction qui est, à certains moments, du véritable lyrisme. L'être parfaitement adapté à sa fonction, et qui travaille en harmonie avec les autres, éprouve une plénitude qui devient facilement de l'exaltation quand il est en rapport avec des hommes situés sur le même plan de vie que lui ; dès qu'il peut communiquer et faire ressentir ce qu'il épreuve, il se multiplie, il s'élève au-dessus de lui-même et il s'efforce d'être aussi poète qu'il peut… " *

Oui, La Maison des amis des livres est aussi un cabinet de lecture, elle encourage les bibliothécaires, libraires, et amateurs à publier des critiques dans ses gazettes, à être de vrais lecteurs, développe l'esprit critique de ses amis.

Je ne peux pas tout vous raconter, pas la place en quelques lignes de décrire toute la richesse de cette vie là. A vous de faire le chemin, il est plein de fleurs et de miracles, et l'on y marche avec délectation. Elle aime la magie, c'est une fée, dit-on, la fée des lettres. Moi, j'ouvre le coffret précieux dans lequel elle a rangé toutes ses merveilles : ses livres. Ne sentez-vous pas l'odeur de sa boutique ? Non, ne cherchez-pas, aucune estampille ne trouble l'architecture des pages. Les livres ne sont pas des bêtes menées à l'abattoir. Trop de respect. Elle a confiance. L'enthousiasme la porte.

Nous avons beaucoup de chance. Adrienne Monnier est venue souvent ici, en Savoie, au Désert, village de sa mère . Je veux bien croire que son esprit souffle encore sur les montagnes, dans les plaines et qu'on imaginera toujours possible, par la grâce d'elle, que les livres, leurs auteurs et tous les amateurs que nous sommes n'aurons de cesse d'inventer à jamais le monde.

" L'amateur, le vrai amateur, ne se trompe pas, puisqu'il ne suit que son goût. Ses acquisitions enrichissent, non sa bourse, mais sa personne, elles lui portent bonheur, dans le vrai sens du terme. " *

Et puis un jour, cette femme gourmande, a mis fin à toute cette entreprise, souffrant trop d'un incurable mal, en 1955. Elle avait tenu librairie de 1915 à 1951.

Par-delà le temps, par-delà la mort, avec toute ma gratitude et ma merci.

 

Sylvie Gouttebaron dirige le Festival du Premier roman. En 2000, elle a publié " Comme en l'image " aux éditions Dumerchez.


Citations extraites de " Rue de l'Odéon " (Albin-Michel), " Les gazettes " et " Autres gazettes " (Le Mercure de France) d'Adrienne Monnier.

 

  Je la saluerais volontiers de ces vers d'Emily Dickinson :
" Ce que je peux faire - je le ferai -
Bien que ce soit aussi minime qu'une Jonquille
Ce que je peux faire - doit rester
Inconnu au possible "
Là semble être sa force : volonté, enthousiasme, patience.