Le peuple du bout du monde, Oscar Baillif (éditions Drozophile) - 2005
Oscar Baillif a publié en 2005 un témoignage saisissant sur le quotidien d’un établissement
médico-social, à travers des portraits croqués à l’encre, à l’aquarelle et soutenus par des
textes d’une grande sensibilité. Il nous fait découvrir un « bout du monde » qui n’est pas si
inconnu.
Vous nous emmenez vers un « pays étranger ». Pour vous, c’était un voyage
particulier ?
Avant de faire ce projet, j’ai dessiné en
Afrique, dans des villages. Ensuite, j’ai
rencontré des Africains mais à Paris, dans
des foyers de travailleurs. J’ai des préoccupations
sociales et je me sers toujours
du dessin et des croquis pour rencontrer
les gens. Ce sont des animatrices du Val
Fleuri (NDLR : le centre médico-social à
Genève, d’où est né le livre) qui m’ont invité
à faire quelques portraits de personnes qui
ne pouvaient plus participer à des animations,
des sorties, pour qu’il y ait un regard
porté sur elles, pour qu’il ait un échange,
sans forcément que cela passe par un jeu
de société ou du bricolage. J’ai demandé
à pouvoir continuer pendant deux mois en
m’immergeant totalement, afin d’aboutir à un bouquin. Avec la directive d’aller
plutôt vers les gens qui étaient en fin de
vie, pas ceux qui pouvaient raconter leur
passé. J’ai débuté par les dessins et j’ai
pris des notes sur ce que je voyais ou
entendais. Les textes ont été écrits après
coup à partir de ces notes, comme une
réponse aux croquis, pour que les deux
moyens d’expression soient imbriqués
l’un à l’autre.
Ce projet de publication s’est affiné petit à
petit ou aviez-vous déjà tout préparé avec
l’établissement médico-social et l’éditeur
?
Non, le livre est né au fur et à mesure de
mes dessins et je suis allé voir l’éditeur
Christian Humbert-Droz, des éditions
Drozophile, qui a tout de suite dit « oui ».
Il s’est occupé des relations avec l’établissement
médico-social, il a cherché des
aides pour financer le projet. Au début,
cela devait être une exposition itinérante,
avec des panneaux. Mais je tenais à cette
idée de bouquin. Pour moi, c’était une
expérience comme un voyage : partir vers
quelque chose de peut-être assez violent.
Pour vous, la forme du carnet de voyage
s’est imposée d’elle-même, dès le
début ?
Oui, c’était mon idée, avec celle de l’éditeur.
Après les dessins pour des panneaux
d’exposition, le carnet se prêtait bien à
cette forme, avec les textes qu’on peut écrire à la main, pour témoigner d’un
voyage un peu particulier. Et c’était la
suite de l’Afrique et de Paris, j’avais ça dans l’esprit. J’ai montré la réalité.
Parfois, c’était très lourd quand je restais à observer, à dessiner. Puis des choses
fortes en ressortaient.
De cette expérience, on ne ressort pas
indemne ?
Je me suis beaucoup servi de l’écriture,
que j’ai réalisé après tous les dessins,
pour avoir une distance, et une certaine
réflexion, sur la fin de la vie. Et c’est des
choses qu’on ne veut pas voir, donc qu’on
oublie assez vite. J’ai plongé dans cet
univers au sens propre du terme : j’avais
demandé à vraiment m’imprégner des
lieux. Pendant mes dessins, j’avais une
distance avec les visages que je représentais,
mais après, la tristesse a rejailli
soudainement. Le personnel soignant
donne une touche très gaie et vivante à
côté. Je n’avais pas de message à faire
passer ou d’avis à donner, mais simplement
offrir un reportage de ce qui existe.
Il y a une chose que je n’ai pas pu faire
ressortir dans ce livre, c’est le passé très
chargé et riche de ces personnes qui vont
mourir.